Cercle littéraire de l'Encre noire

Forum de discussion d'oeuvres littéraires et proposition d'écrits amateurs. Dossiers et projets par et pour les membres du Cercle.
 
AccueilAccueil  FAQFAQ  RechercherRechercher  S'enregistrerS'enregistrer  MembresMembres  GroupesGroupes  Connexion  

Partagez | 
 

 La guérison de l'Aveugle

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
Serenera



Nombre de messages : 38
Date d'inscription : 28/04/2006

MessageSujet: La guérison de l'Aveugle   Ven 28 Avr à 21:46

Une nouvelle relativement récente, refusée à un Concours national, inspirée d'une nouvelle de Lovecraft.


Joseph était raciste. Purement, bêtement et simplement. Il n'y avait rien à faire. Aucun spot publicitaire, aucun téléfilm éducatif ni aucun congrès n'auraient pu faire quoi que ce soit contre sa cela. Ce sentiment était si fort, si profondément ancré en lui qu'il en était devenu le pilier. Chaque heure, chaque minute, chaque seconde étaient marquée sous le sceau de la Haine de l'étranger. Il n'y avait pas un moment dans la journée qui ne fût consacré au but ultime de son existence : prouver que les peuples Arabes (marocains exceptés, le Diable même ne saurait dire pourquoi) et Slaves n'étaient pas de réels humains, mais plutôt de monstrueuses créatures adoratrices des Démons. Car Joseph était de surcroît fou. Sa xénophobie et son racisme avaient atteints des proportions quasiment cosmiques, et ce jour-là, alors qu'il traversait une rue bondée du quartier des Halles à Paris, le visage masqué de manière grotesque derrière une écharpe grise (Il faut savoir que Joseph s'habillait toujours en gris, pour une raison que lui même ignorait), il sût que quelque-chose allait enfin arriver.
Joseph revenait ce matin-là de la fnac labyrinthique du Forum, endroit paradoxal qui avait la particularité de réunir belle culture et culture moderne. Culture merde, comme se disait Joseph. Il y avait des étalages d'écrits de philosophie, de belle littérature et d'ouvrages d'art. Cependant, la conclusion qu'en tirait joseph était que ces objets n'étaient pas là pour êtres vendus mais pour servir d'offrande, pour la bonne et simple raison que personne n'en achetait jamais. Les gens se précipitaient sur des livres qui entendaient vous apprendre à vivre, tels que «  Vous avez trente ans, vous êtes célibataire et au chômage ? Pas de panique ! » probablement écrits par des auteurs névrosés et au bord du suicide, ou des livrets de diététique (quant à eux sûrement rédigés par des gens frustrés et en manque de chantilly)qui finiraient à la poubelle ou dans l'oubli après une semaine, mais ils ignoraient les véritables oeuvres. Cela était evidemment faux dans le détail, mais c'était ainsi que la Masse se comportait. Et Joseph ne prêtait attention qu'à la Masse, jamais aux cas isolés. Il avait donc été acheté le journal de Kafka, auteur qu'il affectionnait particulièrement, avant de prendre la direction de l'Eglise saint-merri, bien décidé à braver ce qu'il appellait la Faune afin d'admirer le somptueux édifice.
Il était maintenant dans la rue qui bordait l'Eglise, grelottant de froid sous le ciel menaçant de Février. Il allait se mettre à pleuvoir d'une seconde à l'autre, et il savourait déjà ce moment. Depuis ses sombres débuts dans la Capitale à l'âge de dix-neuf ans, il avait toujours trouvé du réconfort à venir ici, une fois par mois, à la même heure. Et chaque fois, il avait plu, c'était magique. Non pas qu'il fût croyant le moins du monde, non, il y avait juste quelque-chose de ... spécial avec cet endroit. Ce n'était pas une Eglise comme une autre, loin de là... La contempler apaisait ses peines et détendait ses muscles. Si sa haine demeurait intacte, elle était du moins mise de côté, tenue à l'écart. Bien sûr, il continuait à la ressentir. Elle était toujours tapie dans les creux de son coeur, mais elle ne le faisait plus souffrir. Contre toute attente, il ne se mit pas à pleuvoir, ce jour-là. Il eût beau se persuader que les nuages finiraient par avoir raison du ciel, cela ne venait pas. Après une demie-heure d'attente angoissée, il comprit qu'aujourd'hui allait être différent, même s'il ne savait pas en quoi. Partagé entre le désespoir et l'impatience, il se décidait à rentrer chez lui lorsqu'il prit conscience que ce jour-ci, cet unique jour sur notre bonne terre, allait marquer le début d'une nouvelle ère.
Devant lui marchaient une demi-douzaine de racailles, de sauvageons ou de jeunes-en-difficulté-sans-repères-et-en-besoin-urgent-d'aide-financière-et-d'affection, selon le bord politique. Tout ce qu'il voyait, lui, c'était d'horribles créatures, de type Arabe : les adorateurs des Djinns et autres démons. Ils portaient d'ailleurs cet étrange uniforme coloré, composé d'une casquette ou d'un bonnet (bleu ciel la plupart du temps) et d'un survètement d'un blanc étincelant. On pouvait même distinguer les chefs à leur décoloration capillaire (les officiers portaient le cheveu court et blond). Son coeur sembla manquer un battement, et il faillit défaillir en plein milieu de la rue. Des visions de meurtre défilaient devant ses yeux, tandis que le groupe avançait, d'une démarche grotesque, tout en houspillant les passants et en bavant sur les (rares) jolies femmes de la rue. C'est seulement une fois qu'ils fûrent à quelques pas qu'il distingua la chose. La chose qui allait bouleverser sa vie. Leur chef possédait à l'oreille droite une boucle d'oreille en forme de pentacle. Enfin ! Il tenait la preuve de ce à quoi il avait toujours cru. Ces animaux adoraient le Malin. Oh, il en avait déjà vu, des quidams arborant ce genre de signes, pour sûr. Mais il avait alors à faire avec des jeunes (ou des moins jeunes d'ailleurs) vêtus de noir ou de couleurs sombres, le visage souvent maquillé. Mais c'était différent, car Joseph savait que ces personnes là étaient simplement victimes de la dernière mode, ceux qui s'appellait des Gothiques. Il les méprisait aussi, pour l'unique raison qu'ils pratiquaient le communautarisme et se croyaient supérieurs de par leurs lectures (certainement incomprises) de Poe, d'Aloysus Bertrand et d'autres grands auteurs. De toutes manières, Joseph détestait beaucoup de monde ! Mais cette racaille ne portait pas la marque pour la même raison, loin de là. Il avait enfin trouvé un adorateur impie, et il allait leur prouver, à tous, que ces salauds voulaient le détruire, les détruire, mettre le monde à feu et à sang !
Joseph était hors de lui, jamais auparavant il n'avait connu tel état d'exaltation ! Cela devait être perceptible car un des membres du troupeau lança une insulte à son égard, et un autre vint se camper devant lui, hargneux et moqueur. Voilà quelque-chose de problématique, se dit Joseph. Non pas qu'il craignait d'avoir à se battre, il avait fini par prendre l'habitude dès la cinquième agression, il craignait surtout de devoir céder la face. Car s'il se défendait, il n'allait pas pouvoir les suivre et mettre à exécution son plan, ces imbéciles allaient le reconnaître. Merde merde merde. Il décida en vitesse de s'esquiver, laissant là l'imbécile qui le suivait insolemment du regard. Arrivé au tournant de la rue, il s'arrêta quelques secondes, reprenant sa respiration et tentant de se calmer. Il n'avait pas plu ce matin, et il avait vu en outre un des ces adorateurs de Djinns porter un pentacle. Il allait donc suivre le groupe de satanistes, débusquer leur planque minable, récupérer une preuve ou deux et retourner prouver à sa mère qu'il ne s'était pas trompé. Oui, c'était bien ça. Lui prouver qu'elle avait eu tort de le rejeter et de l'envoyer au Diable, à cause de ses convictions.
Joseph réprima un sanglot en repensant à ce funeste jour de janvier. L'image revenait le hanter. « Qu'ai-je fait, mon Dieu, pour mériter un fils comme toi ? Tu es maigre, chétif, incapable de réussir tes études et trop empoté pour accomplir quelque travail manuel. Tu rentres, tu t'enfermes avec tes livres, tu bois, tu fumes et tu ne fiches rien. Comme si ces livres que tu lis pouvaient faire quelque-chose de toi. Ah, si seulement ton père était là ... Lui, il t'aurait appris, va. Ca, c'était un homme, un vrai. Solide ton paternel, et gaillard avec ça. Lui il savait ce que le mot travail veut dire. Et comme si ce n'était pas suffisant, tu te permets de tenir des propos racistes, intolérants, haineux et ... (elle avait marqué un temps d'arrêt. Joseph se souvenait toujours de ce temps d'arrêt) bêtes. Oui, c'est cela, tout simplement bêtes. J'ai honte de toi, Joseph.  J'ai honte de toi. » (j'ai honte de toi, Joseph. J'ai honte. Honte.). Le souvenir s'estompa soudainement, et Joseph reprit conscience tandis qu'un clochard venait uriner à un mètre de lui comme tous les lundis matin. Il se massa les temps, et jeta un oeil vers l'Eglise.
Le troupeau s'éloignait déjà, en direction du Forum. Le jeune homme se mit alors à les suivre de loin, tout en essayant de faire taire la voix de sa mère. Après quelques minutes de filature, ils arrivèrent au Forum des Halles, un lieu noirci par la foule et par le Mal qui en émanait. La fontaine des Innocents, à cinquante mètres, était encerclée d'une part par des Hashashims, d'autre part par des membres d'une méprisable secte orientale, des individus aux crânes rasés, l'air particulièrement stupide et borné. Partout, la foule. Des hordes de gens déguenillés et hirsutes, ou au contraire propres et froids comme une feuille A4 affublées d'une cravate. Des blancs, des noirs, des Chinois, des Turcs, tout le peuple de la Terre. Tout ce que détestait Joseph. Il fût insulté, provoqué et bousculé, tandis qu'il tentait de suivre ses hashahims. Un grand type lui balança (accidentellement, bien entendu) un coup de guitare en passant, et Joseph en perdit un peu plus la raison. En proie à une vive douleur, il se mit à délirer.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Serenera



Nombre de messages : 38
Date d'inscription : 28/04/2006

MessageSujet: Re: La guérison de l'Aveugle   Ven 28 Avr à 21:47

Il se voyait perdu dans un labyrinthe de chair et de sang, se frayant un passage à coups de coudes dans une marée humaine nauséabonde. Des senteurs graisseuses de friture de chez Mc Donald lui parvinrent alors, et Joseph ne put se retenir plus longtemps. Il vomit en plein milieu du Forum, entouré par des milliers de personnes. Il vomit au moins une minute entière, se tenant le ventre et se laissant aller. Il sentait le liquide lui brûlait le ventre et la gorge, et il entendait distinctement le tout se répandre sur le sol pavé. Il ouvrit les yeux, et constata que le contenu était plus ou moins noir. Un homme se précipita vers lui, s'écriant qu'il était médecin et lui proposant son aide. Joseph pensa d'abord qu'il avait affaire à une personne charitable, avant de se dire que ce n'était pas par charité que l'homme avait proposé ses services, mais plutôt par automatisme. Il était médecin jusqu'à la moëlle, et il n'avait aucunement décidé de le secourir ; il le faisait juste parce que tel était sa fonction sur Terre. Joseph lui rétorqua d'une voix rauque que rien ne pourrait mettre un terme à sa maladie, et s'élança d'un pas vif : Il distinguait encore ses proies.
04 minutes avant le prochain train, annonçait le panneau électronique de la station des Halles. Puis 05 minutes pour le suivant. Joseph se mordit les lèvres et espérait ne pas se faire remarquer par les racailles de devant. Il les avait finalement retrouvé, et comme pour confirmer son intuition ils s'étaient dirigés vers la station RER. A présent, il songeait à ce qu'il aurait à faire une fois arrivé à destination. Il finirait certainement pas se faire repérer, aussi priait-il pour que la filature prenne fin rapidement. Il étouffa un baillement, sentit ses yeux se couvrir de larmes d'épuisement, avant de jeter un oeil au panneau électronique. 02 minutes avant le prochain train, et ... 01 minute avant celui d'après. Incrédule, il secoua la tête, et vit arriver le train. Les adorateurs grimpèrent à l'intérieur, aussi monta -t-il au wagon suivant. Tandis que le train démarrait, il fixait le panneau, semblant attendre une quelconque manifestation. Or ce ne fût pas un chiffre qu'il aperçut, mais un groupe de quatre lettres. HONTE. Son sang se glaça et il s'écroula sur un strapontin, livide.
Il n'y avait personne dans son wagon. Pas un bruit, mis à part le son froid, mécanique et agressif du train qui dévorait les rails. Joseph demeura ainsi, sans esquisser le moindre geste pendant un laps de temps infini, secoué de temps à autre par les vibrations de la machine. Au bout d'un moment, le monstr de métal capitula et fit une pause. Les portes s'ouvrirent et une Gitane pénétra à l'intérieur du Wagon. Elle toisa Joseph pendant un moment, arborant un sourire énigmatique, avant de s'asseoir en face de lui. Elle était vieille, terriblement vieille, sa peau était toute craquelée et ses yeux ne contenaient plus une once de couleur. Le teint jaunâtre de sa peau n'était pas pour améliorer le tableau, et la manière dont elle le dévisageait en ricanant eût tôt fait de rendre Joseph mal à l'aise. Il souhaitait lui demander ce qui n'allait pas, mais il n'osait pas. Les lèvres de la femme finirent par remuer, et de sa bouche flétrie s'échappèrent des paroles inssaisissables. Le jeune homme tendit l'oreille, vaguement inquiet, mais n'arrivait toujours pas à saisir les mots de la Gitane. Il allait abandonner lorsque la femme dit quelque-chose d'autre, d'une voix plus haute et en articulant mieux. Elle lui dit qu'il se forçait à être sourd et qu'il se forçait à être aveugle pour ne pas ... ne pas quoi ? Il ne parvenait pas à entendre la suite. La vieille ricana et se leva pour sortir au prochain arrêt.
Plus qu'une seule station, il en était sûr. Après, rendez-vous avec le destin. « Honte de toi, Joseph. » la vision revenait. Sa mère portait cette si jolie robe en velour noir. En velour noir ? L'image était floue, il n'en était pas bien sûr à présent. Il grimaça, puis se plaça devant les doubles portes, tremblant de tous ses membres. Le train acheva son périple en poussant un long râle, et les portes s'ouvrirent sur l'avenir. Joseph descendit d'une démarche calme et assurée, le visage tourné vers le sol pour ne pas attirer l'attention sur lui. Il entr'aperçut les Hashahims à travers la foule, et reprit la filature.
Dehors, à présent, sous le ciel blafard. Pas même les peupliers ne parvenaient à apporter un peu de gaieté à ce triste jour. Malgré leurs couleurs, les abres semblaient ... éteints. On eût dit des répliques d'arbres, des arbres en plastique se donnant des airs de chêne. Joseph toucha le tronc de l'un d'entre-eux, et fût horrifié par la texture molle et effritée de l'arbre : il semblait comme en décomposition. Il put voir sur sa main des traces de sang, et l'espace d'un instant l'image de l'arbre avait fait place à celle d'un poumon atteint d'un cancer. Noir et crevé. Le peuplier soupirait en suppurant une atroce substance. Joseph s'éloigna d'un bond, et il mit en correlation l'état de l'arbre avec la responsabilité des Adorateurs. Les Arabes devaient être responsables de cette corruption. Leur magie était bien plus forte qu'il ne l'aurait cru.
Il reporta son attention sur ses proies, et découvrit en poussant un gémissement qu'ils avaient disparu ! Il pressa le pas, le visage déformé par la crainte, avant de remarquer qu'on faisait du boucan sur sa droite. Il vît alors que le troupeau était en train de passer à tabac un pauvre bougre qui n'avait sûrement rien demandé à personne. Joseph se plaqua contre un mur, et ce fût un miracle qu'il ne fût repéré par personne. Le groupe cracha sur le pauvre hère avant de s'en aller en direction d'un supermarché, immédiatement suivi. Arrivé à hauteur du centre commercial, il tourna sur la droite, débouchant sur une petite rue appellée « rue de Providence », avant de rentrer dans une des sinistres bâtisses grises. Enfin ! Joseph s'autorisa un maigre sourire en observant la rue. Elle portait le nom de la ville où avait vécu un de ses auteurs favoris. Un auteur dont il se sentait proche, et cela ne pouvait être qu'un bon signe.
Il pressentait très bien qu'il était finalement parvenu à un tournant, ou plutôt au tournant de sa vie. Il était convaincu de ce qu'il allait trouver à l'intérieur, et pourtant il ne pouvait s'empêcher d'appréhender le moment. Et si ... Et si la Gitane avait raison ? Et s'il était vraiment aveugle ? Et si au lieu de tomber sur quelque rituel macabre, il tombait plutôt sur une partie de poker ? Et si sa vie n'avait été qu'un mensonge ? Il déglutit avec peine, se sentant traversé pour la première fois de sa vie par un terrible doute. Il demeura ainsi, incertain et tremblant de peur, devant les portes vitrées de l'immeuble de la Providence, fixant le bout de ses chaussures avec un air de chien battu. Il entendit du bruit derrière lui, et il se retourna machinalement pour faire face à une mère poussant un landeau bleu, d'où provenait un rire innocent. La femme semblait heureuse, épanouie. Elle était belle, et sa présence rassura Joseph ; il se dit que peut-être la vie lui réservait des surprises pour peu qu'il l'acceptât comme telle. Pourquoi s'entêter dans cette folie ? S'il entrait, et qu'il ne découvrait pas ce qu'il désirait, il en perdrait définitivement la raison. Pourquoi ne pas reprendre le métro et repartir ? Parcequ'il le fallait ! Parce que sa mère l'avait rejeté ! Parce que.
Joseph jeta un oeil au digicode, en proie à un soudain accès de colère. Un simple code lui barrait la route de son destin. Les salauds ! Il devait y avoir des centaines de combinaisons, comment faire pour trouver ... Il en était à sa trentième tentative désespérée lorsque les Dieux forcèrent le destin : un bourdonnement sonore s'échappa de l'appareil, et il put se précipiter à l'intérieur du hall. Quel étage à présent, et quelle porte ? Il jeta un regard halluciné à la boîte aux lettres, avant de se laisser guider par son instinct. Il trouverait.
C'est au dernier étage que Joseph s'arrêta, le visage crispé par l'angoisse, les intestins noués par l'anxiété. Il marcha d'un pas lent jusqu'à la dernière porte au fond du couloir, celle dont on ne distinguait plus précisément la couleur, et sortit une arme à feu de sa poche intérieure. Depuis qu'un Strigoï l'avait attaqué à coups de couteau, il avait toujours le pistolet sur lui. Il visa la serrure, avant de s'apercevoir que la porte n'était pas fermée. Encore un coup du sort. Il la poussa le plus doucement possible, et pénétra sur la pointe des pieds à l'intérieur de l'appartement. Il y régnait un noir d'encre, et il pria pour ne pas heurter un objet et se trahir ainsi. Il sentait qu'il brûlait, la Vérité était si proche ! Un pas en direction de la porte à droite, puis encore un, encore un dernier ... Et Joseph entra.
Il est des moments de grâce, des moments où le temps semble s'arrêter, des moments de bienveillante éternité où l'on se sent maître de l'Univers. Et il en vivait un. Devant lui, se tenant debout sous une lumière vacillante, les Hashashims torse-nu priaient autour d'une jeune femme ensanglantée, sous le regard impitoyable d'une statuette représentant une femme à six bras à tête de chacal. La statuette était de surcroît animée, ses yeux rougeoyants incitaient les assassins à poursuivre leur oeuvre. L'un d'entre-eux portait un masque funèbre et un long couteau des plus éffilés à la main, encore tâché de sang. Un rituel impie ! Les adorateurs avaient sacrifié une pauvre innocente ! Ainsi, il avait raison, ces immigrés étaient des démons, des démons assoiffés de sang ! Et ils comptaient sûrement sacrifier le monde entier ! Il les avait débusqués, il avait deviné leur manège depuis le tout-début ! Joseph fut pris d'un fou rire dément, sa raison s'était encore un peu plus évanouie. Les individus se retournèrent, ouvrant de grands yeux, avant de se jeter sur lui ; Joseph fit feu sans aucune hésitation, et sortit à toute vitesse de la chambre puis de l'immeuble, un rictus odieux aux lèvres, courant aussi vite que ses jambes le lui permettaient au beau milieu de la rue, en direction du métro.
Plus qu'un quart d'heure avant d'arriver à Châtelet. Il sentait son coeur sur le point d'imploser tant l'excitation était grande, il en pleurait même. Les gens autour de lui le toisaient étrangement, l'air peu rassuré. Il se décida à les ignorer, ne cessant d'imaginer la suite, le visage de sa mère. Lui même n'en revenait pas encore véritablement. Si ses convictions étaient demeurées intactes sans preuve, jusque là, il n'aurait jamais cru qu'elles seraient un jour vérifiées. A deux minutes de l'arrivée, les gens commencèrent à changer de forme. Leurs yeux avaient comme fondu, et leurs narines s'étaient dilatées, pour finalement ressembler à des branchies. Joseph ferma les paupières dans un sursaut d'horreur, mais cela resta sans effet. Il sauta sur le quai dès que possible, dévala les marches en poussant les passants, et se rua à l'air libre. Là, loin de ralentir, il alla directement chez sa mère. Chez son ancien chez lui. Il ne frappa pas à la porte : il avait pris ses anciennes clefs sur lui ce matin là, sans même savoir pourquoi. Le destin avait choisi cette journée pour le délivrer du Mal.
Il fit tourner la serrure d'un coup sec, et se précipita jusqu'à la chambre de sa mère en hurlant qu'il était là.
Il est des moments damnés, des moments où le temps semble s'arrêter, des moments de la plus malveillante éternité, l'éternité que l'on passe enchaîné, le poitrail nu à attendre le terrible rapace. Des moments où l'on ne se sent plus maîtres de l'Univers, et encore moins de soi. Et il en vivait un.
Sa mère était accompagnée d'une demi-douzaine de personnes, tous en robe rouge et coiffés d'un masque en forme de bouc, autour d'une table où gisait un malheureux. Le groupe proférait une incantation diabolique, sous le regard impitoyable de la statuette à six bras. Joseph recula de trois pas, les yeux écarquillés par l'horreur. Il fit feu.
La porte d'entrée des Beaulieux, voisins de sa mère, vola soudainement en morceaux, tandis que Joseph entrait, le regard fou et l'arme au poing chez la petite famille. Il asséna un violent coup de crosse au père avant de fouiller la maison, retournant l'intégralité des meubles, éventrant les coussins et lacérant les murs avec un couteau trouvé sur place. Le jeune fils pleurait à chaudes larmes en le suppliant de les épargner avant d'hurler de rage et de se jeter sur lui lorsqu'il commença à ouvrir les placards de la cuisine. Il évita par réflexe le jeune homme et le tua tout aussi promptement, avant de découvrir la statuette, cachée derrière les boîtes de soupe. Son visage fondit alors en larmes, et il se déplaça jusqu'au salon, abattant les membres de la famille les uns après les autres. La grande barrière vitrée donnait sur un autre immeuble, et il pouvait voir d'ici les voisins d'en face priaient des statuettes indentiques. Tous.
Il faisait nuit, çà présent, et le voile du monde s'était déchiré. Il ne voyait plus que monstres, créatures difformes qui aboyaient partout. Il parvint à rentrer chez lui, chancelant et vomissant, pour aller s'effondrer sur le canapé.
Il avait eu tort au sujet des Arabes et des Slaves. Il leur avait collé toute la misère du monde sur le dos. Il avait pensé qu'ils adoraient le Malin. Il avait été dans le faux, l'humanité entière adorait le Mal. Les paroles de la Gitane lui revenaient ... Il n'avait pas voulu voir ... Etsi ... Et si lui même ... ?Joseph tituba jusqu'à sa chambre, où il retourna tous les placards. On entendit une plainte abominable, un coup de feu, puis plus rien.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Jérémie



Nombre de messages : 37
Localisation : Seine-et-Marne, à son grand regret....
Date d'inscription : 24/04/2006

MessageSujet: Re: La guérison de l'Aveugle   Ven 28 Avr à 22:03

Joli texte, suis vraiment admiratif devant le style d'écriture.

Selon moi, beaucoup de réferences bibliques, le Joseph, ainsi que son comportement qui me fait penser à un me fait penser à un croisé en terre sainte durant les croisades, voir une espèce de templier ou d'inquisiteurs des temps modernes.

On sent le racisme dans le personnage, qui doublé d'un fanatisme religieux, ce qui est extrement dangereux (cf evenements au Moyen-Orient et au Proche-Orient)
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Serenera



Nombre de messages : 38
Date d'inscription : 28/04/2006

MessageSujet: Re: La guérison de l'Aveugle   Ven 28 Avr à 22:05

Au risque de te décevoir, Joseph n'a rien à voir avec un fanatique. Mais content que ça te plaises Smile .
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Jérémie



Nombre de messages : 37
Localisation : Seine-et-Marne, à son grand regret....
Date d'inscription : 24/04/2006

MessageSujet: Re: La guérison de l'Aveugle   Ven 28 Avr à 22:19

Serenera a écrit:
Au risque de te décevoir, Joseph n'a rien à voir avec un fanatique. .

Mais avec son envie fanatique de poursuivre les jeunes arabes, et son zèle religieux, il me fait penser à un fanatique.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Serenera



Nombre de messages : 38
Date d'inscription : 28/04/2006

MessageSujet: Re: La guérison de l'Aveugle   Ven 28 Avr à 22:22

A dire vrai, il n'est même pas croyant.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
-bao-
Admin
avatar

Nombre de messages : 183
Localisation : Levallois (92)
Date d'inscription : 19/04/2006

MessageSujet: Re: La guérison de l'Aveugle   Ven 28 Avr à 23:03

Jolie écriture fine et équilibrée. Ni lourde ni trop rapide, j'aime beaucoup.
Pour le thème, je ne m'attendais pas à ça et je dois dire que la fin me fait et me fera réfléchir un p'tit moment (voir mon poèmesIn/humanité), sachnat que j'ai pris sur plusieurs productions le parti du pessimisme.
Quant aux clins d'oeils sur H.P, c'est du caviar.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://encre-noire.cultureforum.net
Serenera



Nombre de messages : 38
Date d'inscription : 28/04/2006

MessageSujet: Re: La guérison de l'Aveugle   Lun 1 Mai à 19:30

Merci Smile
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Meli

avatar

Nombre de messages : 57
Localisation : Val d'Oise
Date d'inscription : 24/04/2006

MessageSujet: Re: La guérison de l'Aveugle   Mar 2 Mai à 1:17

Ah lala, c'est bien écrit, c'est agréable et on s'y laisse prendre. J'aime l'exploration de la haine de l'autre et l'utilisation de Joseph pour porter le sens de cet espèce de folie douce.
On peut se demander si l'auteur cherche a tuer son propre dégpût quand il mime le suicide prossible du protaoniste ou si il expose simplement la fatalité d'un tel état d'esprit.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
-bao-
Admin
avatar

Nombre de messages : 183
Localisation : Levallois (92)
Date d'inscription : 19/04/2006

MessageSujet: Re: La guérison de l'Aveugle   Mar 2 Mai à 12:09

Ah oui, bien pensé Méli.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://encre-noire.cultureforum.net
motsart

avatar

Nombre de messages : 10
Localisation : TERRE
Date d'inscription : 09/05/2006

MessageSujet: Re: La guérison de l'Aveugle   Mer 31 Mai à 22:43

"Partout, la foule. Des hordes de gens déguenillés et hirsutes, ou au contraire propres et froids comme une feuille A4 affublées d'une cravate. Des blancs, des noirs, des Chinois, des Turcs, tout le peuple de la Terre. Tout ce que détestait Joseph."

Ce texte dénonce une psychose collective pale qui entraine l'humain à la folie. Trè bien décrit comme actualité sociale versus la religion qui fabrique le suicide. Il y a énormément à dire. Le texte est riche. Bravo.

motsart
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://lactionpoetique.canalblog.com/
-bao-
Admin
avatar

Nombre de messages : 183
Localisation : Levallois (92)
Date d'inscription : 19/04/2006

MessageSujet: Re: La guérison de l'Aveugle   Jeu 1 Juin à 13:08

Si l'Auteur pouvait nous accorder son point de vue sur la mort de Joseph.....
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://encre-noire.cultureforum.net
Serenera



Nombre de messages : 38
Date d'inscription : 28/04/2006

MessageSujet: Re: La guérison de l'Aveugle   Sam 8 Juil à 1:14

Que veux-tu que je te dise ? Il se suicide car il prend conscience de quelque-chose qu'il a toujours refusé.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
-bao-
Admin
avatar

Nombre de messages : 183
Localisation : Levallois (92)
Date d'inscription : 19/04/2006

MessageSujet: Re: La guérison de l'Aveugle   Sam 8 Juil à 3:06

Okok, tu couvres Joseph, j'accepte^^.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://encre-noire.cultureforum.net
SucreCannelle



Nombre de messages : 12
Age : 27
Localisation : île-de-france
Date d'inscription : 30/09/2006

MessageSujet: Re: La guérison de l'Aveugle   Mer 11 Oct à 23:29

Superbe texte !

On a vraiment l'impression de plonger avec Joseph dans sa folie. Le monde se transforme rapidement en cauchemard, le destin semble le manipuler cruelement.

Et puis surtout le style d'écriture est ... waouh est-il un mot du dictionnaire ? Les descriptions font que par certains moment on aurait presque la nausée avec lui. Immertion réussie.

J'aime le sujet, cette mise en évidence que le racisme est une forme de folie paranoïaque (si je suis pas à côté de la plaque). Un sujet très actuel de plus...

Le titre après lecture est drôle, car on s'attend à un type d'histoire complétement différent.

Autre détail qui m'a plu : dans certains passages, on a l'impression qu'il reconnait ses erreurs et on se dit "olala, c'est un peu rapide cela", mais finalement c'est pour replonger plus profondément dans son délire. Et la dernière fois où il regarde la vérité en face, c'est pour se suicider. Bref, pour dire que ce n'est pas une simple progression, mais qu'il y a des balancements aussi entre les deux.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
-bao-
Admin
avatar

Nombre de messages : 183
Localisation : Levallois (92)
Date d'inscription : 19/04/2006

MessageSujet: Re: La guérison de l'Aveugle   Jeu 12 Oct à 0:37

Ca va kui faire plaisir, peunde personnes apprécient ce genre de texte. A part les auteurs à lunettes noires qui se réfugient au Québec^^.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://encre-noire.cultureforum.net
Serenera



Nombre de messages : 38
Date d'inscription : 28/04/2006

MessageSujet: Re: La guérison de l'Aveugle   Mer 6 Déc à 0:30

Oui, ça m'a fait très plaisir. Les remarques sur le style et la structure surtout, m'ont touché. Mon texte a été démonté de A à Z sur la forme par un jury national, j'ai été grandement déçu, surtout que je l'aimais bien ce texte. Le texte n'a evidemment pas la prétention d'être très littéraire, mais il propose une réflexion sur la folie le racisme et la solitude, tout en jouant sur la forme.

Ton avis m'a rassuré, heureux que ça t'ait plu.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: La guérison de l'Aveugle   

Revenir en haut Aller en bas
 
La guérison de l'Aveugle
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» Test en simple aveugle de câbles HDMI
» [Husson, Paul-François] Peur aveugle
» test en aveugle (et en video)
» Requin aveugle des roches
» Petite aveugle

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Cercle littéraire de l'Encre noire :: Vos Créations :: Textes longs-
Sauter vers: