Cercle littéraire de l'Encre noire

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 L'homme, l'oeil et le mort.

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Serenera



Nombre de messages : 38
Date d'inscription : 28/04/2006

MessageSujet: L'homme, l'oeil et le mort.   Ven 28 Avr à 21:54

L'homme, l'oeil et le mort. Une nouvelle perdue dans C:/mes documents :p.


Les volutes de fumée s'évanouissaient dans des formes insaisissables et grotesques, imprégnant les murs jaunâtres de la chambre . Un cigare agonisait sur la table, à proximité d’un verre à bourbon fêlé, vide. Les yeux de l’homme qui se tenait là, en uniforme militaire, avaient suffisamment souffert de la fatigue, du stress, et des divers abus d'une vie ratée pour lui permettre de distinguer une sorte de teinte brune dans l'air, presque opaque : Il voyait flou à partir de quelques mètres. De toutes les manières, un oeil plus sain n'aurait pu apercevoir que les nombreux sillons de la tapisserie pourrissante des murs. Pour un nez délicat, l'odeur qui régnait était absolument infecte ; pour l'odorat presque mort de l'homme, la senteur équivalait tout au plus à celle d'un cadavre. Il était seul, car il se refusait de compter comme une personne à part entière la chose en état de putréfaction qui siégeait devant lui. Le corps, déjà parcouru, animé par les vers, avait parfois un brin de causette. Il lui arrivait même de temps à autre de rire, lorsque les vers trouvaient assez d'audace pour agiter sa mâchoire. Dans tous les cas, il était généralement peu sympathique, souvent mesquin. L'individu assis en face lui ressemblait assez de caractère, quoiqu'il avait le rictus plus facile. Entre les deux corps trônait un étrange dispositif électronique disposé en damier, diffusant une délicate et irradiante lumière bleue. En fait, sans cette petite lumière, l'officier aurait déjà sombré dans un néant opaque, impur, et le cadavre quant à lui n'aurait jamais eu la chance d'habiter diverses petites créatures nécrophages. Un bourdonnement se fit soudainement entendre, en provenance de l'appareillage de la table. Le militaire pressa un bouton, et une voix claire et douce résonna dans la pièce, contrastant agréablement avec le décor en ruines.
- Mouvements d'infanterie secteur B4 en direction de A4, mouvement de blindés secteur F3. Rapport des pertes : Seconde et troisième division d'infanterie. Le quartier général attend vos instructions, Capitaine.
Il sursauta, et se précipita devant le mur le plus proche du dispositif, à cinq bons mètres. Ils le surveillaient certainement à l'instant même, étudiant la moindre de ses réactions. En se concentrant, il cru même apercevoir un oeil sur le mur tapissé de vert.
Le cadavre rit. L'homme n'avait jamais réussi à s'y faire, le rire était grinçant, agressif, moqueur et surtout légitime. Il crut un instant que le corps allait se redresser de son siège, comme il avait coutume de le faire parfois, mais il n'en fit rien. Soupirant de soulagement, le militaire examina l'impressionnant dispositif électronique en damier : Des cases d'un rouge agressif symbolisaient l'avancée des troupes ennemies, tandis que les cases bleues représentaient les forces armées alliées. Et le damier commençait maintenant à pisser le sang. L'homme avait un peu de la première ligne chez lui, en quelque sorte. Le défunt ricanement s'estompa, aussi décida t-il de passer ses ordres. La principale menace était incarnée par la progression des troupes blindées. L'infanterie, il ne fallait pas trop s'en faire. Même en mettant les choses au pire, c'est à dire en admettant qu'ils arrivent à atteindre le premier village, les habitants pourraient s'en charger, à coups de bêches, de haches de bûcherons ou de vieux tromblons. Tandis qu'un char représentait évidemment un autre danger. Difficile de faire reculer un blindé en le chargeant à la bêche. Ils n'affronteraient aucune résistance, et finiraient par traverser ses lignes jusqu'à son propre QG. A moins que celui-ci ne s'effondre avant.
Il songea un instant à se faire sauter la cervelle, imaginant avec volupté la délicieuse sensation d'avoir enfin un peu de contrôle. Il n'en avait aucun sur les affrontements : Il n'arriverait jamais à endiguer l'avancée ennemie, comme il n'arriverait jamais à faire taire définitivement le cadavre à côté. Celui-la recommençait à piailler, à présent debout. Le soldat jeta un oeil au visage grimaçant, putride et gras, qui semblait le toiser. Le corps semblait le pointer d'un doigt décharné, simulacre des scènes classiques où la mort squelettique et encapuchonnée emmenait un pauvre hère en enfer. Le cadavre se foutait de lui. Il n'arrivait même pas à attirer la sympathie d'un foutu canné. Ses muscles se nouèrent et il ressentit une nouvelle fois l'appel de l'arme de service.
Le mur le plus proche, maintenant de couleur noire semblait s'être rapproché, il paraissait si près ! Sur le damier le rouge continuait d'envahir les cases, et sur le sol s'approchait le cadavre, claudiquant. La sueur coulait, emplissant ses yeux, sa bouche, son coeur. Plus de temps à perdre, il fallait passer un ordre. Il ne lui restait plus qu'une poignée de secondes avant d'être touché par le corps. Cette perspective l'horrifiait, il supportait bien de vivre aux côtés d'un mort, de l'entendre se moquer, mais jamais il ne se laisserait toucher. Il analysa au plus vite la situation sur le champs de bataille et lança un ordre éclair.
- Instruction retenue, ordre en cours de transmission, Capitaine.
Il toisa sur le champs le mur d'où on l'espionnait, bleuâtre, qui s'était visiblement éloigné. Ils ne l'observaient plus.
Un miracle. Le cadavre cessa tout mouvement, aussi brusquement que son éternel sourire s'évanouit. En sueur, les tempes saillantes et le front parcouru de battements nerveux, l'officier ne bougeait plus d'un pouce, les yeux à présent rivés sur le champ de bataille miniature, guettant la moindre évolution. Ce fut avec un soulagement infini qu'il aperçut les premiers signes de changement. Le rouge n'avançait plus sur le damier, ce qui signifiait l'arrêt des troupes ennemies. Encore quelques minutes et il vit le bleu absorber d'anciennes cases vermeilles. L'Ennemi reculait. Il allait être bouté hors de la zone ! Un maigre sourire se dessina alors sur ses lèvres craquelées, au fur et à mesure que la Victoire s'annonçait. Il jeta un bref regard sur le cadavre, celui-ci se tenait coi, affalé dans le fauteuil verdâtre. Il regardait avec excitation le rouge se résorber du damier, jusqu'au secteur critique. Enfin ! Incroyable ! Après dix ans de guerre, dix ans d'enfermement dans cette foutue cellule couleur de bois pourri, il avait enfin accompli sa tâche, il allait enfin pouvoir être libéré, libéré de cette maudite chambre et de ce damné corps putréfié !
Il se leva, exultant et triomphant, en proie à un fou rire démentiel lorsque le dispositif électronique s'écroula de lui même, en un grand fracas. Plus aucune lumière n'irradiait. Au même moment le cadavre parla.
Ca n'était jamais arrivé. Son sourire s'estompa définitivement, tout comme sa joie. Une épouvantable douleur commença alors à lui vriller la tête, et il sentit un affreux creux se former dans son estomac. Chancelant, il s'adossa au mur le plus proche, à un demi mètre à peine devant lui, couleur jaunâtre. Il pressa ses tempes de ses mains et ferma les yeux mais en vain, il voyait et entendait quand même. Le corps bulbeux et liquorescent devant lui le fixait toujours, la bouche molle et dégarnie vomissait toujours un affreux flot de paroles. Et il parvenait à distinguer entre toutes les syllabes lancinantes un message qui revenait comme un éternel refrain.
"Tu n'as jamais compris ... De miracle il n'y en a pas ... De rédemption non plus, pas plus que d'ordre, de matière et de logique. Ta seule consolation te crache à la gueule. Tes murs te crachent à la gueule. De nous deux c'est toi qui pourris le plus depuis cette décennie. Tu n'arrives pas même à oublier : je suis toujours là. Tu n'arrives pas à oublier, pauvre fou, que tu m'as tué."

Les hurlements n'arrêtaient plus. Des coups redoublés faisaient trembler la porte blindée de la cellule. A l'extérieur, deux hommes regardaient par des oeilleres l'occupant de la pièce, qui s'époumonait toujours, apparemment victime d'une douleur sans fin. Un jeu d'échec et une lampe bleutée étaient renversés, ainsi que deux fauteuils. Ils maugréèrent, lâchèrent un soupir et s'éloignèrent. Ils avaient beau faire, ils ne parviendraient jamais à faire sortir de sa folie cet individu, ce meurtrier, enfermé depuis dix ans, seul.
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-bao-
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Date d'inscription : 19/04/2006

MessageSujet: Re: L'homme, l'oeil et le mort.   Ven 16 Juin à 0:30

Ouah quel tableau vivifiant de la folie. Je me demandait où ça allait finir.
J'aime beaucoup.
"l'appel de l'arme de service", phrase très sympathique.
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